Epilogue

En guise de conclusion, je pense qu'on partage tous les deux le même avis sur ce voyage, notre premier : fantastiquement exceptionnel. Rien n'a planté, aucune erreur de parcours si ce n'est ma bêtise d'avoir oublié les guides dans le car, qui a vite été réparée dès le lendemain. Juste histoire de pimenter le périple. Pas même une tourista.

Nous repartirons certainement en Birmanie. Au Myanmar. Quel nom garderont-ils lorsque la Lady sera élue présidente ? Car elle le sera sans aucun doute, si les élections sont régulières. Les quelques personnes avec lesquelles nous avons "discuté politique", sans avoir jamais imposé le sujet comme nous le conseillaient nos guides, semblent animées d'un espoir sans faille quant à la destinée de leur nation.
Les Birmans sont un peuple docile et patient. Nous n'avons rencontré que des gens gentils, agréables, serviables et souriants, même lorsqu'il n'y avait aucun enjeu financier ou commercial dans la relation. Dix fois, vingt foix dans la rue, chaque jour, nous nous sommes fait apostropher par un "Hello ! " ou un "Hey ! " suivis d'un geste de la main, ou encore un "where are you from ? " (d'où venez-vous ?) plus direct. Et même lorsqu'ils ne nous parlaient pas et qu'on captait un oeil curieux, insistant, à la seconde où nos regards se croisaient, un large sourire illuminait leurs visages. C'est idiot à dire parce que ce n'est pas le premier voyage que je fais, a fortiori en Asie, mais je crois que j'ai découvert - ou redécouvert - avec les Birmans la puissance du sourire.
Un sourire vous ouvre beaucoup de portes, sinon toutes. Une personne qui peut sembler fermée, inflexible ou stricte et peu sociable au premier abord se transformera souvent en un être compréhensif et curieux, voire amusant et souvent joueur rien qu'en lui adressant un sourire. Un sourire à un moine vous décroche souvent une photo avec lui, accompagné d'une conversation comme celle qu'on a eue au monastère de Shwe Inn Bin à Mandalay. Un sourire à un groupe de Birmans suspicieux qui vous dépassent dans un pickup ouvert se transforme la seconde d'après en folie collective où une myriade de bras s'agitent dans votre direction. Un sourire à une vieille grand-mère qui peine à marcher et vient se tordre davantage à genoux pour prier devant Bouddha vous retourne une bénédiction qui vaut tout l'or du monde. Un "mingalaba !" franc et horriblement prononcé ne provoquera souvent qu'amusement et sympathie.


Les Birmans, et par extension les Asiatiques du Sud-est, vivent dans un monde complètement fou pour nous. Le Pays des Merveilles, vu par Alice. Rien ne marche comme on pourrait s'y attendre, et pourtant tout fonctionne. La plus inextricable des situations n'a que la plus simple des issues : nous ne pensions jamais revoir nos guides. Le lendemain, ils nous étaient rendus. Pas de place pour débarquer d'un bateau ou d'un sampan ? On accoste aussi près que possible et on traverse ceux des autres. Un pneu crevé au milieu de nulle part ? Il y aura toujours quelqu'un pour réparer votre roue.
Les habitations, aussi pauvres et délabrées soient-elles, sont toutes réparées, améliorées au moyen d'artifices malins, efficaces et bon marché. Nous avons découvert des objets dont nous ne comprenions pas l'utilité à première vue, comme leurs ouvre-bouteilles : une simple lame de bois solide percée à une extrémité d'une vis avec deux boulons. L'un la fixant à la lame, l'autre quelques tours plus bas permettant de passer le bord d'une capsule sur lequel on fait levier avec la lame pour ouvrir la bouteille. Très ingénieux et simplissime, et pourtant, impossible de comprendre à quoi pouvait servir cet objet bizarre la première fois.
Quant à la technologie, ils sont équipés des mêmes objets numériques que nous, même si une faible portion de la population semble y avoir accès. Dès que ça brille, dès qu'il y a un écran, vous pouvez être sûr qu'ils vont s'approcher pour observer, poser des questions et exprimer leur avis. Mon iPad, que je sortais tous les jours, à tout bout de champs et sans lequel nous aurions perdu beaucoup de temps à nous orienter, a probablement fait des envieux, mais surtout beaucoup de curieux. Et à aucun moment nous ne nous sommes sentis en insécurité. Ni par rapport à nous-mêmes, ni par rapport à nos affaires. Et pourtant, surtout dans les grandes villes, certains quartiers paraissaient bien glauques.


Le pays possède un richissime héritage historique et culturel, que l'économie encore chancelante - bien qu'elle se redresse depuis trois ou quatre ans d'après ce que nous ont dit certains Birmans - peine à conserver en bon état. À Bagan, le gouvernement militaire avait commencé à restaurer des temples et des stupas effondrés ou endommagés par le tremblement de terre de 75, mais sans aucune considération esthétique ou historique, jusqu'à ce que L'UNESCO intervienne et tente de protéger ce patrimoine inestimable, avant de finalement se désengager devant les interférences de la junte [correctif depuis la rédaction de ces lignes : le classement au rang de Patrimoine Mondial de l'Humanité sera finalement décidé la semaine suivant notre retour en France]. De ce que l'on a vu, il nous semble que la population a surtout besoin de beaucoup d'éducation, non seulement scolaire, mais aussi dans bien d'autres domaines. L'hygiène collective et la salubrité publique sont quasi-inexistantes, comme dans beaucoup de pays pauvres. L'embargo économique imposé pendant de nombreuses années par l'Occident pour brider les ambitions dictatoriales des généraux n'a fait qu'aggraver les choses, en particulier depuis que d'autres grandes puissances comme la Chine ont saisi l'opportunité et se sont installées rapidement et durablement. À l'instar de certaines grosses firmes pétrolières comme Total, pour ne citer qu'elle.
La Birmanie est pourtant un pays riche. Première (ou pas loin de l'être) dans l'extraction de pierres précieuses, la production et l'exportation de teck, auxquelles on procède sans aucune considération pour le renouvellement naturel des forêts. Le jade faisait également l'objet d'un important commerce international. Les Britanniques ne s'y étaient pas trompés en colonisant ce pays au 19ème siècle.
Nous avons promis à la commerçante de Nyaung Shwe que nous reviendrions en 2015 pour fêter avec eux l'élection d'Aung San Suu Kyi, en laquelle ils fondent d'énormes espoirs. J'espère sincèrement pouvoir le faire, et poursuivre notre découverte de ce pays fantastique en croisant les doigts qu'il ne cède pas de manière inconsidérée aux sirènes du tourisme de masse, malgré la manne financière qu'il peut engendrer.

Il est 7h30 heure française. Nous sommes dans l'avion en direction de Paris et nous survolons actuellement Novossibirsk, en Russie. Olivier est en train de lire La Vallée des rubis, de Joseph Kessel - un des livres sur la Birmanie que l'on peut trouver traduits dans toutes les langues à chaque coin de rue - et je vais poursuivre mon voyage au Myanmar en fermant les yeux jusqu'à Charles de Gaulle. C'est la seconde partie du périple, la partie intérieure, la plus longue, celle qui persiste en mémoire et que nous allons cultiver encore quelques mois à travers nos photos, avec l'écho que l'on donnera dans nos vies à partir d'aujourd'hui à cette philosophie asiatique si différente et personnellement attirante, à maints égards.

 

 

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