Jour 8, Ngapali

Avant-dernière étape de notre voyage: Ngapali, prononcé [Napali]. Autrement dit : la plage.
Debout aux aurores ce matin, bien que nous ayons déjà fait plus tôt. 6h15. Comme il n'y a ni rideaux occultants, ni contrevents (on n'est pas en France), le jour s'immisce dans la chambre très tôt le matin. En même temps que les conversations et la musique fortes qui nous parviennent d'à peu près partout en même temps. Le soir, c'est dans la maison en face de la rue qu'il y a du bruit. On ne sait pas ce qu'il s'y passe.

Toujours est-il qu'il y a beaucoup de monde, une vingtaine, une trentaine de personnes, qui répètent des mots ou des phrases tous ensemble, en rythme. On croirait une secte. Non, le matin, on sent que l'ami Ricoré est passé très tôt, le bougre, et tout le monde est debout à l'aube.
Olivier à mal dormi, il a eu très chaud, probablement même de la fièvre, m'assure-t-il. Et d'ajouter le plus sérieusement du monde : "ça doit être à cause du coup de soleil que j'ai pris hier sur le poignet". Et il me montre son poignet droit où il porte sa montre. Effectivement, l'emplacement de la montre est blanc, le contour est rouge. Une fièvre quasi-paludéenne, à n'en pas douter !
Nous préparons rapidement nos sacs, prenons une douche et nous habillons. En rangeant mon sac à dos, Olivier me voit ranger mon appareil photo au fond et me demande : " tu le gardes pas avec toi ?" Non. On va prendre le taxi puis l'avion, je n'en ai pas besoin.
Olivier n'étant pas prêt à l'heure, je descends me manifester auprès du taxi qui nous attend depuis 7h pile à l'accueil. Et je me retrouve nez à nez avec une file d'une vingtaine de jeunes moines à la queue leu leu avec leur bol à offrandes, marchant de rue en rue pour recevoir leur nourriture quotidienne de la part des habitants. Une vision à tomber : tous bien rangés les uns derrière les autres, limite par taille, le bol ou plutôt le pot, car il est fermé, dans la main droite, les robes rouges parfaitement portées et rabattues sur l'épaule gauche, tous avec la tête rasée de près, ils évoluent sans murmurer un son, bloquant même la circulation derrière eux. Nez à nez. Quand je te dis, lecteur, que je me foutrais de beignes parfois. Mon appareil étant au fond de mon sac à dos, je n'aurai jamais le temps de l'attraper pour les prendre. Tant pis. Puis ils tournent à l'angle de la rue et ils s'enfoncent dans le petit matin brumeux et ce n'est qu'à ce moment-là que j'arrive à les photographier. De dos. Tu parles d'un photographe !

 

 

Nous arrivons à l'aéroport de Heho. Entre le parking et le hall d'entrée, une nouvelle olivette (grande forme, ce matin) : une vendeuse de fraises installe son stand en face de l'entrée du petit aéroport. Des fraises en février, pour des Européens, ça ne passe pas inaperçu. On se fait la remarque qu'elles sont belles. Elles sont vendues dans des jattes tressées. Peut-être un kilo, ou deux. La vendeuse s'approche de nous et nous tend l'une d'elle, remplie de fraises rouges. Je me fais la réflexion qu'elle serait bien difficile à transporter, cette jatte, avec toutes ces fraises. Olivier, lui, ne se pose aucune question : quand la vendeuse lui tend la jatte dans l'espoir de la lui vendre, il choisit calmement une fraise, la mange et se taille, non sans avoir lancé un fier "jay zu be" (merci). Ce type est fabuleux !
Le hall des départs et l'aéroport est un nouveau capharnaüm, pour rester poli. Tous les voyageurs en partance se voient attribués un autocollant avec le logo de la compagnie sur laquelle ils volent, et une couleur particulière en fonction de la destination. Nous voyageons avec Air Mandalay et allons à Thandwe. Il paraît donc normal que nous ayons un autocollant marqué SNW. Y'a peut-être un rapport... en birman. Bref, l'avion a une demi-heure de retard; aussi, lorsqu'un employé arrive depuis les pistes avec une pancarte portant notre numéro de vol, la destination et la compagnie aérienne, qu'il la montre à tous dans le hall en hurlant les références dans un mégaphone, nous sommes prêts et moi secrètement soulagé de ne pas l'avoir loupé.
Petit déjeuner correct dans l'avion : une sorte de gros muffin au chocolat avec une boisson chaude. Pendant le vol je rattrape mon retard avec le journal, que je n'ai pas eu la force de terminer hier soir.
Nous arrivons à Thandwe vers 10h30, prenons un taxi pour notre hôtel, le Diamond, et sommes accueillis avec un verre de jus de pastèque et une note de 10000 kyats pour le taxi (alors que beaucoup d'hôtels vont chercher eux-mêmes leurs clients). La chambre est grande, très grande, mais également très vide et sent une odeur bizarre. Par contre, l'hôtel est très luxueux. Terrasses, une extérieure et une couverte, murs de briques rouges et panneaux de bambou. Une grande piscine à débordement trône derrière la terrasse couverte, dans l'alignement de l'entrée et toujours sur la même ligne, après la piscine, un gros bateau échoué sur le sable de la plage et collé perpendiculairement à l'allée centrale de sorte que le pont est au même niveau, la proue d'une côté et la poupe de l'autre. C'est un bar. La partie élevée de la poupe est en fait un comptoir, comme on le découvrira plus tard. Les cocotiers grimpent à une hauteur vertigineuse, le sable est pâle, la mer du Golfe du Bengale d'un bleu turquoise qui n'a rien à voir avec la même mer du même golfe de l'autre côté, à Chennai en Inde. Là elle était plus marron et moins accueillante.

 

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Cela détonne. Il faut dire que si l'on entend à tout va que la Birmanie est en retard sur ses infrastructures touristiques et que cela pose des soucis d'accueil, on prend un peu plus la mesure de la situation à Ngapali. Sur la dizaine de kilomètres qui sépare l'aéroport de l'hôtel, il ne doit y avoir en tout et pour tout que la moitié de goudronnés. Le reste de la route n'est qu'un chemin de terre battue défoncé par endroit et boueux à d'autres (des camions citernes passent régulièrement asperger la route pour limiter les nuages de poussière soulevés par les véhicules). Comment peut-on offrir un tel niveau de luxe dans cette zone, avec des hôtels tous plus magnifiques les uns que les autres, des chambres bungalows donnant sur la plage pour 200€ la nuit, et offrir des routes aussi moyen-ageuses ? C'est à n'y rien comprendre. On dirait qu'ils se sont laissés surprendre, qu'ils n'ont pas réagi à temps et sont maintenant dépassés. En journée, on voit moins de voitures (quasiment pas en fait) que de camions de chantiers et leurs ouvriers. Le soir, c'est le grand désert. Surtout que Ngapali Road, l'artère principale (et unique) de cette zone n'est même pas éclairée.
Nous posons nos affaires, donc, dans la chambre et puis sortons faire un tour et manger un bout, il est temps.
Notre hôtel doit être le plus récent car il est le dernier de la longue enfilade d'établissements de Ngapali Beach. Nous sommes placés juste avant le village de pêcheurs, une aubaine : on n'aura pas trop loin à marcher pour aller faire des photos et découvrir les lieux.
Nous remontons donc Ngapali Road pour trouver un restaurant, parmi ceux recommandés par nos guides. Nous trouvons finalement, au bout de près d'un kilomètre de marche en plein soleil (oserais-je te rappeler, lecteur éclairé, que le soleil de Ngapali, Myanmar, est loin d'être le soleil du Porge ou de Lacanau, France), en pleine poussière des véhicules et en plein dans la boue lorsqu'on rencontre le camion citerne qui mouille la chaussée.
Nous mangeons aux Two Brothers, Lonely Planet, et c'est très bon et honnête au point de vue prix. Mais il ne me tarde qu'une chose : sortir de table pour enfin aller me poser sur la plage. Ce qui est chose faite une petite heure après. Là, plus rien à raconter, nous dormons.

 

EXPLORATION

 

Vers 17h, on se décide à bouger de notre paillote et de nos bains de soleil pourtant fort accueillants pour aller faire un peu de découverte du côté des pêcheurs. Ah oui, j'oubliais : l'eau est d'un bleu quasi turquoise et à 24/25°C. Que du bonheur, de se détendre de la sorte en février, lorsque la famille et les amis (à qui nous pensons fort) ont froid et sont sous la pluie. Olivier s'approche de la mer, pensif, quand surgit de nulle part (ou simplement de plus loin) une charrette transportant une montagne de foin tirée par deux buffles. Dans le soleil couchant, juste au moment où on se lance dans nos photos. C'est à se demander si tout cela n'est pas géré par une équipe secrète dans un grand studio sous la plage, avec des caméras partout : "attention, Pentax s'approche de la mer... Envoyez la charrette... Maintenant ! " Un peu comme au coucher du soleil à Bagan, du haut de notre terrasse panoramique, lorsque les bergers et leurs troupeaux sont passés dans la plaine, apportant la touche ultime à ce tableau idyllique. Tout se combine à la perfection pour nous offrir des vues dignes de cartes postales. On en rigole, mais c'est à se demander si tout cela est bien réel...

La fin d'après-midi est marquée par la reprise des activités du village : les pêcheurs embarquent dans leurs petits bateaux pour une nouvelle nuit en mer alors que les femmes ramassent les tonnes (oui, des tonnes) de petits poissons secs avant de replier les filets. Les poissons ont séché toute la journée sur ces immenses filets en plastique bleu, posés sur une couche de paille, sur toute la largeur de la plage. À perte de vue, la plage n'existe plus : il n'y a plus qu'une étendue ininterrompue de poissons brillants sur fond bleu qui se tordent doucement en séchant au soleil.

 

 

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Le soir, il faut donc les ramasser. On soulève les filets petit à petit en les tapant avec un morceau de bois pour décoller les poissons, puis on ramasse les tas dans des paniers, qu'on transporte à l'intérieur du village par 3 ou par 4 à l'aide d'une longue tige de bambou passée dans les anses. Les femmes ici sont des hommes. On les voit faire tout le travail physique : elles portent des kilos de poissons sur une épaule, voire sur la tête. Ailleurs, elles fabriquent des routes : elles cassent la chaussée, piochent, répandent à mains nues le goudron (vu à Mandalay) et le tassent, tandis que les hommes sont dans leurs rouleaux compresseurs. Ailleurs encore, elles portent et cimentent des briques. C'est un autre monde.
Nous faisons notre lot de photos, même si la gêne est de retour. Se promener en maillot de bain et les photographier alors qu'elles travaillent dur pour gagner leur vie, c'est un peu le retour du safari. Je me concentre sur les enfants, de nouveau. Puis il y a ce petit stupa sur son rocher à une cinquantaine de mètres du rivage. Le bout du ponton est à une dizaine de mètres mais impossible d'y aller avec l'appareil photo sans le mouiller.

 

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Un homme nous voit envier les gamins qui jouent sur le ponton et nous montre le stupa en nous disant "Bouddha!". Oui, on avait compris. On répond oui de la tête et il crie quelque chose aux enfants. Après quelques minutes de flottements, ils se décident à venir sur la plage au moyen d'un mini-ferry improvisé en containers attachés entre eux et recouverts de planches de bois de palettes. On tire la corde, on tire, on tire encore et les voilà à nos pieds. On se regarde avec Olive. On y va ? Je veux, qu'on y va ! Moi, j'ai juste mon maillot, la clé de la chambre, mon téléphone et mon appareil photo dans la main. Ça va être du sport...
Crise de rire monumentale pendant la traversée. On pensait qu'ils nous y amèneraient. Que dalle ! On monte sur l'embarcation et ils montent avec nous ! On se retrouve à 7 ou 8 sur à peine 3 m2 et ça tangue et balance et ça crie dans tous les sens. Le ponton qui mène au stupa est lui aussi assez exceptionnel : également fait de planches et de palettes, il tangue au moins autant que l'embarcation improvisée, mais on rigole bien. Photo du stupa, en rénovation ou construction, on ne sait jamais, puis on repart. Nouvelle traversée dantesque mais on arrive sains et saufs et surtout les appareils secs. Jay zu be, jay zu be à tous, c'était excellent ! Et on continue.

 

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Le soir, repas dans un autre restaurant recommandé par nos 2 guides cette fois, le Family. Heureux de notre journée, du voyage, de tout, on décide de fêter ça avec un cocktail. Capairihna, ou quelque chose comme ça, avec du rhum. C'est le premier cocktail et néanmoins le cocktail de trop pour Olivier, grand buveur devant l'Eternel, et même Bouddha. Dès la fin du deuxième service de cacahuètes qu'on n'osait pas demander, il a la tête qui tourne. Le repas se poursuit. Je commande enfin mes tiger prawns grillées, gambas tigres, comprendre "géantes". Excellentes, mais question taille, je n'ai jamais retrouvé les mêmes qu'en Malaisie, sur le marché de nuit de Kuala Lumpur. Olivier a pris un curry du pêcheur à la noix de coco, également très bon. Entre les plats, il ferme les yeux.
Le patron vient à notre table de temps en temps pour voir si tout va bien. Il nous propose même de nous ramener en moto lorsqu'on lui dit à quel hôtel nous sommes : si loin ! Mais le chemin du retour est une nouvelle expédition : nous rentrons dans le noir avec une simple lampe dynamo de chez Décathlon qu'il faut recharger toutes les deux ou trois minutes à grands coups de manivelle pour éviter de buter dans les chiens errants endormis sur la chaussée. Nous plaisantons en nous souvenant des Chroniques Birmanes qu'on a lues juste avant de partir. Une BD d'un illustrateur canadien, Guy Delisle, qui a accompagné sa femme en Birmanie pendant 6 mois ou 1 an alors qu'elle travaillait pour une œuvre humanitaire. Il décrit sa vie quotidienne de manière plutôt humoristique et nous retrouvons énormément de choses. Ça fera du bien de le relire au retour, juste pour se souvenir...
Sur Ngapali Road, Olivier manque se faire dévorer tout cru par un chien pouilleux en voulant lui caresser la tête. En général, les habitants leur jettent de gros cailloux. Il n'a pas dû comprendre. Olivier, lui, a très bien compris. Les gens devant rigolent. Nous croisons quelques véhicules qui nous éclairent brièvement. Et même une camionnette qui conduit à la lampe torche ! C'est décidément un autre monde !


Olive titube assez bien jusqu'à notre Diamond Hotel et s'affale comme un panier de poissons séchés sur son lit. Je ressors faire des photos de nuit mais comme l'essai n'est pas trop concluant, je rentre rapidement et me couche, au son des hurlements de chiens, en laissant la lumière de la salle de bain allumée dans l'espoir d'occuper les moustiques de la chambre. Un petit coup de spray ne sera pas du luxe ce soir. À 23h56, la lumière se coupe et se ré-active une dizaine de secondes plus tard. Ce sont les générateurs de l'hôtel qui prennent le relais. Le pays subit de régulières pénuries d'électricité, donc beaucoup de zones ne sont plus alimentées après minuit. C'est ça aussi, la Birmanie.

 

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  • Nyaung Shwe
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