Jour 5, Mandalay

Nous sommes dans le car pour le Lac Inle, nous partons dans quelques minutes pour 10h de trajet à travers la montagne dans un car "VIP". Je vais avoir du temps devant moi pour écrire cette journée.

Ce matin, grasse matinée, comme prévu. Lever royal à 8h30, les courbatures commencent à se faire sentir, comme les coups de soleil pour moi et une paupière gonflée. Tiens, c'est nouveau, ça. J'espère que ça va passer, j'ai pas pris de Doliprane pourtant. Manquait plus que ça. C'est peut-être le soleil aussi. J'avais qu'à mettre de la crème.

On vérifie les emails rapidement, ça marche bien aujourd'hui. Toujours pas de réponse de ma sœur, mes grands parents ou même ma fille. Restons zen. Peut-être m'ont-ils déjà oublié, vendu la maison et je n'ai plus qu'à rester ici pour la vie, habillé en longyi (encore faudrait-il que je sache le nouer correctement), manger des curries tous les jours et écrire en faisant de jolies boucles à mes lettres...
Bon tais-toi donc, y'a le petit déjeuner qui attend. Toujours le même beurre au goût de fromage, les mêmes œufs brouillés insipides. Pas grave, on se vengera à midi. Nous partons tout d'abord changer de l'argent. Les kyats s'envolent assez vite. Nous allons à l'adresse que notre ami birman (qui resemblait à Lizzarazu plus vieux, plus bronzé... plus birman quoi) et effectivement c'était un bon tuyau puisque le taux de change est bien plus intéressant qu'à l'hôtel de Bagan : le dollar à 982 k au lieu de 955 ! Nous faisons donc notre petite affaire, on gagne même un gâteau chinois frit en cadeau. Puis nous allons chercher nos billets d'avion à Air Mandalay et nous voici ensuite partis pour notre excursion de Mandalay même, à vélo.

Aujourd'hui, c'est un complexe de pagodes et de stupas (des temples pleins, dans lesquels on ne peut pas entrer) que le Routard d'Olivier a classé comme incontournables. Nous devons pour y parvenir contourner le Palais de Mandalay qui trône au centre de la ville. La forteresse était l'ancien palais royal. Une enceinte extérieure carrée de 2,5 km de côté en murs crénelés de briques rouges et brunes de 8m de haut et séparée de la ville par d'impressionnantes douves de 70m de large.

 

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Nous nous trouvons au sud-ouest du Palais et les stupas sont au nord-est. Nous longeons donc les douves par une promenade plus ou moins ombragée très agréable. Chaque entrée de la forteresse est bloquée par l'armée avec poste de garde et soldat en faction (c'est à dire assis à une table en train de jouer avec son portable). De larges banderoles de propagande sont accrochées au mur (du genre "Haïssez ceux qui en veulent à la Nation"). Bon. C'est en fait la première fois que l'on voit des militaires. Après avoir regardé le film sur Aung San Suu Kyi et vu leurs exactions, ça laisse pensif. Nous poursuivons notre route.

 

SANDARMUNI


La pagode Sandarmuni est vraiment surprenante. Bon, ils ont triché sur la pagode en elle-même : elle n'est pas en or mais peinte en jaune doré. On ne dira rien pour cette fois. Mais c'est bien parce que tout autour se dressent des dizaines de stupas blancs (oui, finalement, on dit un stupa, pas une) admirablement alignés qui protègent des stèles où sont écrits des commentaires sur le canon bouddhique (les lois solennelles du bouddhisme). C'est majestueux. Et du pain béni pour nous, pauvres photographes, qui sautons d'alignements en alignements, jouant sur les perspectives. Le clou du spectacle ? La brise. Lorsqu'elle souffle, elle fait délicatement tinter les centaines de clochettes accrochées à chaque pointe de stupa. Elles sonnent par rafale, devant vous, puis l'instant d'après le son cristallin vient de derrière, au loin, pour se faire entendre une seconde plus tard juste au-dessus de votre tête. Ici le vent chante, littéralement. La respiration de Bouddha est rendue audible, presque palpable. C'est magique.

 

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MANDALAY HILL


Après un tel moment de grâce, nous ne pouvons que chercher à nous élever. Ce sera chose faite dans un instant : la colline de Mandalay est juste à côté. On n'avait pas prévu d'y monter mais bon. Mon guide annonce une montée de marches de 45 minutes, pieds nus, sanctuaire oblige, mais couvert. Heureusement, car il fait une chaleur infernale dehors.

 

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L'entrée des escaliers est gardée par deux titanesques chinthes blancs, divinités protectrices mi-lion mi-dragon. Il me tarde d'arriver en haut pour voir la pagode Sandarmuni dans son ensemble, avec tous ses stupas tintants. Les escaliers sont disposés en volées de longueurs variables, bordés de bancs en ciment pour se reposer. Et quand il n'y a pas de bancs, il y a des vendeurs d'eau, de bibelots et de nourriture. Par étapes, des temples intermédiaires viennent casser le rythme de la montée et offrir aux fidèles de nouvelles statues de Bouddha toujours plus kitsch, souvent derrière des grilles, c'est particulier. Finalement nous parvenons au sommet : une grande surface carrelée organisée en passages voûtés où murs, colonnes, voûtes sont tous décorés de ces mêmes mosaïques de miroirs. C'est vrai, dit comme ça, c'est moche. Mais l'ensemble est assez harmonieux et même un peu esthétique, bien que too much.

 

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C'est néanmoins une déception. Oui, la vue sur Mandalay est bel et bien là, on voit la forteresse mais même pas dans son ensemble tellement elle est vaste, et une brume de chaleur persistante et de pollution rend la vue très pâle. Mais pas de pagode Sandarmuni : elle est cachée par des arbres !! Et dire qu'ils osent demander 1000 kyats aux gens qui arrivent ici avec un appareil photo ! Plutôt mourir que de perdre 1$ !! Je voulais mes stupas. Je suis déçu, et surtout nous sommes abattus de chaleur. Et il faut redescendre...

La descente est bien plus rapide : on la court littéralement, comme les jeunes Birmans que l'on a vus en montant. Nous sommes de grands enfants, oui. 15 ans d'âge mental comme dit Olivier. Et on se prend à faire la course avec d'autres ados Birmans qui redescendent également. Chacun y va de son commentaire, eux rigolent de nous voir faire comme eux, nous rigolons d'eux en train de rigoler de nous... Et nous voilà déjà arrivés ! On verra pour changer de mollets demain, ils risquent d'être hachés.

 

SHWE INN BIN

 

Après un repas rapide en face, nous partons vers le Shwenandaw Kyaung (le monastère Shwenandaw), non loin. Nous sommes néanmoins au bord de la scission. Olivier veut absolument visiter ce monastère que son Routard vante également comme incontournable. Moi je préfèrerais repartir voir le Shwe Inn Bin que nous n'avons pu visiter correctement hier à cause de l'heure tardive et qui est quasi-identique avec beaucoup moins de touristes... et gratuit. Le Shwenandaw est payant, ce qui en soi est normal, mais il fait partie d'un ticket combiné de 10$ qui donne accès à d'autres monuments de Mandalay, dont la moitié sont des reproductions suite à la destruction des originaux et que nous n'aurons de toute façon pas le temps de voir puisqu'on repart ce soir. De plus, comme je l'ai lu dans mon Lonely Planet, cet argent revient directement dans les caisses de l'état encore trop militaire au goût de tout le monde. Les guides donnent des visites alternatives pour justement éviter de jouer le jeu de la junte. Evidemment, à Bagan, nous avons payé un billet combiné de 15$ pour la zone archéologique complète, mais là il n'y avait aucune visite alternative possible.
La mort dans l'âme, je suis néanmoins Olivier qui veut absolument le voir. Je l'ai soûlé avec mon pont en teck, c'est la moindre des choses. Je m'imagine par la suite devoir rédiger une lettre d'excuse à Aung San Suu Kyi pour avoir miné le combat de sa vie et placé une nation entière sous le joug de l'oppression dictatoriale. Bah.

Sur place, on repère de suite où le monastère se trouve : suivez la horde de touristes ! Et il est en tout point identique à Shwe Inn Bin. Olivier a des remords. Du monde, du monde. Une grande grille et une petite ouverture pour laisser passer les gens au compte-goutte. Machine-arrière. Ouais, ça fait vraiment suer de payer 10$ pour suivre le flot d'Américains et de Français comme des moutons.
Il abandonne l'idée et en un instant nous décidons d'utiliser le plus efficacement possible les dernières heures qu'il nous reste à Mandalay : en une demi-heure, on doit pouvoir avoir traversé la ville en diagonale et être revenus à Shwe Inn Bin de jour, cette fois, pour finir nos photos et notre visite inachevées de la veille.

(Au moment où je tape ceci, nous roulons vers le lac Inle. La clim dans le car est au maximum et Olivier ressemble à moi au retour de l'Inde dans le RER à Paris : frigorifié, couvert de plusieurs épaisseurs. Une Roumaine de feu rouge ! Pardon, je digresse. Non je ne suis pas raciste, juste piquant. Second degré, quoi. Mais il me fait rire avec sa casquette, son masque de nuit, son chèche et son blouson sous la couverture du car, la tête sur des coussins gonflables... Il me regarde avec des yeux de cocker en me disant "mais... Ils sont tarés de mettre la clim aussi froide. Je comprends pas. Je-ne-com-prends-pas." Je vais prendre une photo, tu verras, lecteur. Et pour faire bonne mesure et ne pas être taxé de mauvais esprit, je me prendrai aussi, ça ne doit pas être reluisant non plus. Mince, je digresse de nouveau.)

Nous pédalons comme des fous cette fois. En une trentaine de minutes nous avons passé le Palais et sommes de retour au monastère Shwe Inn Bin. Le même. Et on est 4 : un couple de français et nous. Et cette fois, il est ouvert ! L'intérieur est à l'image de l'extérieur : magnifique. De la dentelle de teck, c'est incroyable !

 

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En fin de visite, je rejoins Olivier (oui nous faisons souvent visite à part pour éviter les doublons de photos) en grande conversation avec 2 jeunes moines. Tiens. Quand le chat n'est pas là, les souris dansent ! En fait il leur disait qu'il me cherchait car quand je remonte l'escalier (je faisais des photos sous le monastère - il est sur pilotis) les moines me voient avant lui et lui disent "il est là !". Wow. Connu par des moines bouddhistes birmans. Si c'est pas la classe internationale, ça ! Puis nous discutons tous les quatre. Ils ont manifestement envie de parler, et nous aussi, depuis le temps qu'on en voulait, du moine...
Birmanie - 572Ils parlent anglais assez correctement et on ne se torture donc pas trop les oreilles à les comprendre. Deux de leurs congénères curieux s'approchent alors et se joignent à la conversation. C'est excitant, on peut leur poser plein de questions, ils sont super contents qu'on s'intéresse à eux. Ils ont entre 23 et 35 ans, et chacun en paraît entre 5 et 10 de moins. Ici aussi, quand ils nous demandent les nôtres, grosse surprise. Ils nous donnaient la trentaine, nous disent-ils (le moine ne ment pas. C'est interdit par Bouddha). Merci, on prend.
Ils nous expliquent qu'ils sont en repos un jour par semaine. Ils ont le droit de sortir de leur monastère. Le reste du temps, ils étudient les préceptes du bouddhisme theravada qui affirme que pour atteindre le nirvâna (état de parfaite sagesse et d'absence de désir qui mène au véritable bonheur), chacun doit œuvrer pour son destin. Ils nous expliquent avoir des règles de vie assez difficiles à suivre sans rentrer dans les détails. Ils ne possèdent que ce que les gens ou la famille veut bien leur donner (en général un peu d'argent) et vont chercher leur nourriture tous les matins sous forme d'offrandes faites par la population. C'est pour ça qu'on voit les moines portant de grands bols couverts le long des routes et dans les rues.
Ils sont novices de 10 à 20 ans, puis moines par la suite. leurs études durent 15 ans et une fois terminées, ils repartent le plus souvent dans leur village d'origine soit pour enseigner le bouddhisme, soit pour le prêcher et établir des missions. Ils ne peuvent pas se marier et doivent rester chastes. Ils choisissent le noviciat, plus ou moins, car c'est une grande fierté pour la famille de voir le fils partir pour le monastère. Les moines jouissent d'un immense respect auprès de la population : par leurs offrandes dans les paya ou aux moines, les gens tentent de gagner une vie meilleure, des "mérites" obtenus grâce aux bonnes actions.
L'entretien impromptu se termine par une séance photos et de chaleureuses poignées de main (même si apparemment, il ne faut pas toucher un moine - ils n'en font pas cas). L'un d'eux finit en nous demandant de lire les préceptes de ce bouddhisme car ils peuvent aider tout le monde, pas uniquement les Bouddhistes. Il se fait sa main de prêcheur sur nous !

Cette pause est un vrai moment de bonheur. C'est toujours très enrichissant de pouvoir entrer en contact avec des cultures si éloignées de la nôtre. Et moi qui avais commencé à m'apprendre à méditer, sans succès. C'est décidé, je m'y remets dès que je rentre. De toute façon, j'ai promis.

 

LES FRAPPEURS D'OR

 

Il nous reste une petite heure avant l'heure de retour à hôtel. Que fait-on ? Eh bien ma foi il y avait bien les ateliers de fabricants de feuilles d'or à visiter, et sur lesquels on avait tiré un trait, faute de temps. Ils sont si proches, ça serait trop bête. Allez, zou ! No regrets ! 10 minutes plus tard, nous y sommes. Ils sont apparemment habitués aux visites des étrangers. Une demoiselle se tient prête à nous expliquer gentiment le processus de fabrication de ces fameuses feuilles d'or qui recouvrent bon nombres de bouddhas ici. Sans rentrer dans les détails, d'un petit morceau d'or dur (ah, ah ! Il fallait bien la faire, celle-là !), et après 6h de battage et de découpage et de redécoupage, ils obtiennent 720 feuilles d'or de quelques centièmes de millimètres d'épaisseur. Le battage est plutôt sportif, d'ailleurs, c'est tellement bruyant qu'on n'entend pas tout ce qu'elle nous raconte. Les batteurs sont trois, debout, un devant et les deux autres derrière nous et écrasent en rythme ces feuilles d'or entres deux feuilles de papier de bambou, sous deux couches de cuir, posées entre leur pieds. Ils les écrasent avec de grosses masses qui pèsent près de 7 kg !

 

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Nous passons à l'intérieur pour découvrir l'atelier de découpe du produit fini. On enlève nos chaussures et pénétrons dans la petite pièce exigüe que l'on voyait derrière la vitre. Cinq femmes sont assises par terre, attablées chacune devant une feuille d'or ronde de la taille d'un fond de verre qu'elles découpent en petits carrés avec une sorte de cutter en corne de buffle, les doigts blancs de poudre de marbre pour ne pas que la feuille leur colle à la peau. Puis elle mettent leurs carrés dans des pochettes et empilent ces pochettes en étoiles, les unes sur les autres en décalé. Nous leur laissons un billet de 1000 kyats (deux sont scotchés sur la table basse pour montrer aux touristes que oui, on peut le faire !) et elles nous remercient avec de grands sourires, auxquels Olivier répond avec un "Jay zu be" (merci) qu'il maîtrise désormais à la perfection. Puis la plus âgée d'entre elles se lève et sans crier gare nous colle un petit carré d'or sur le front ! Nous voilà bien ! Ils peuvent aller se rhabiller, les Indiens, avec leur bindi en plastoc entre les sourcils ! Nous, c'est de l'or, du vrai !
Nous achetons quelques feuilles d'or pour faire des cadeaux puis nous ressortons, rayonnants, et filons un billet aux garçons musclés qui tambourinent leurs feuilles dehors, sourires, jay zu be, ya ba de, tata ! (Merci, de rien, au revoir) et nous revoilà partis à vélo vers l'hôtel, tels des bouddhas clinquants chevauchant sur la voie de la sagesse. Le chemin est long et périlleux. Les rues, pour faire court, commencent à s'engorger de la circulation du soir et nous cherchons désespérément le klaxon sur nos vélos pour nous imposer aussi facilement qu'hier. Nous y parvenons quand même, même muets.

 


Retour dans la chambre, couchage, faisage de sacs, descendage à l'accueil et payage des nuits avec un gentil supplément d'une demi-journée supplémentaire puisque nous quittons la chambre à 18h au lieu de midi. Le coût nous revient finalement à 3 nuits. C'était un gros supplément et on s'en rendra compte trop tard. Pffff.

Maintenant direction la gare routière. Le taxi nous y amène un peu en avance car pour trouver notre car, j'ai peur que ce soit comme en Inde : le capharnaüm, pour rester littéraire et surtout poli. Mais le chauffeur nous pointe du doigt un bus et en comparant les hiéroglyphes birmans de notre billet à ceux du véhicule, nous comprenons qu'il s'agit du bon. On s'enregistre, ils nous prennent nos sacs et on va manger un (très bon) bout non loin.
20h, c'est le départ. Et il est maintenant 23h16 et je termine ce journal pour aujourd'hui. J'ai l'impression que cela devient de plus en plus long, désolé lecteur. J'arrête pour ce soir, je commence à avoir le mal de la route... Olivier semble dormir, tout emmitouflé. Je vais faire pareil. Vous avez le bonsoir des Roumaines birmanes.

 

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