Jour 4, Mandalay

Mandalay.
La seule mention de ce nom évoque souvent des impressions, des images d'anciens temps, de larges promenades parcourues par des ladies vêtues de longues robes blanches se protégeant du soleil sous des ombrelles légères, des steamers sur le fleuve débarquant toujours plus de gentlemen, de botanistes venus étudier et découvrir les nouvelles espèces de ce nouveau monde, de contrebandiers en quête de jade et de rubis. Des odeurs de jasmin volant dans des rues où se promènent des moines bouddhistes, le crâne rasé et la robe rouge.

Ben va falloir revoir vot' jugement, m'ssieux-dames. Car Mandalay, c'est sale, ça pue, ça grouille et il ne fait pas bon y vivre. Du moins, vu du quartier où l'on loge. Car nous découvrirons par la suite d'autres quartiers plus accueillants. Mais pour l'heure : Chennai, Mandalay, Manille (et Rangoon j'en ai bien peur) : même équipe. Mets tes bottes et touche à rien. Mais commençons par le commencement.

Ce matin, lever à 6h, on avait un pont en teck à aller photographier. Vu qu'on a assez mal dormi (beaucoup de bruit de circulation, puis un muezzin bouddhiste a vomi ses prières dans son haut-parleur à 5h30, quasiment sous notre fenêtre), on est grognon. Donc on décide de ne pas sauter le petit déjeuner, qui commence à 7h. Au diable les moines sur leur pont en teck. On ira juste après. Nous descendons prendre ce petit déjeuner que l'on imagine comme celui de Bagan. Ben finalement non, même pas en rêve ! C'est une omelette individuelle et insipide, avec des toasts, de la confiture et du beurre qui ressemble à s'y méprendre à du fromage quand on le sent ou qu'on l'a en bouche. C'est pratique, on fait d'une pierre deux coups. Mais c'est dégueulasse. On discute avec un routard français qui nous conseille, vu ce que l'on veut visiter aujourd'hui, de carrément louer une moto. On pourra aller où l'on veut sans dépendre de personne. Soit. De toute façon, à vue de carte, on a au moins une bonne vingtaine de kilomètres à parcourir, donc le vélo est définitivement oublié. On a finalement bien fait de descendre au petit déjeuner, ce matin.
Nous louons donc une moto ou plutôt un scooter à l'hôtel pour 15000 kyats (comment ça se prononce déjà? Non. Pas "kiat". "Tchiat"). Grosse crise d'excitation et de rire. Je ne suis pas monté sur un scooter depuis Koh Lanta en Thaïlande, et Olive depuis le Maroc. On va rire... jaune au bout d'une seconde lorsqu'on réalise que nous allons devoir nous fondre dans la circulation absolument délirante de la ville.

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U BEIN


Birmanie - 447Et nous voilà partis. Olivier commence par conduire, j'essaye de prendre des airs de Brigitte Bardot derrière en chantant la chanson, mais ça le fait pas, comme on dit. Ce qui ne le fait pas, c'est le scooter en lui-même : un joli bleu roi, mais sur la roue avant, des gommettes brillantes et sous nos pieds, de gros dessins Hello Kitty bien voyants. Tu m'étonnes que tous les Birmans qui nous doublent nous rient au nez ! Non mais c'est quand même sympa. Olivier se débrouille comme un chef aux intersections, nous faisons  marcher les fessiers régulièrement, c'est tout de même assez stressant. Et les Birmans sont souvent surpris de nous voir en scooter et nous font des grands "Helloooo!" avec de larges sourires.
A coups de pauses-GPS (non, je ne me tiens certainement pas d'une main pour avoir l'iPad dans l'autre !) nous arrivons au fameux pont U Bein, qui est effectivement un incontournable : réalisé intégralement en teck, il enjambe un lac sur une longueur de 1,2 km, ce qui fait de lui la plus longue passerelle en teck au monde. Il n'y a pas trop de touristes encore, et tous les moines ne sont pas partis. La lumière n'est par contre pas terrible. Un jaune blafard dans une atmosphère encore un peu humide de la nuit, c'aurait été mieux au lever du soleil...

 

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Nous parcourons le pont jusqu'à l'autre rive, achetons de l'eau, jetons un œil à un temple puis descendons sous la passerelle faire d'autres photos. Cette extrémité n'est pas encore dans l'eau mais entourée de rizières où travaillent des groupes de femmes, tandis que des hommes pêchent où transportent des touristes d'une rive à l'autre. Puis nous revenons à notre point de départ. Nous rencontrons une vendeuse de bibelots qui nous tient la jambe en français (basique mais correct) sur quelques dizaines de mètres. Elle a 17 ans et nous affirme parler français, espagnol et italien, et avoir appris ces langues uniquement au contact des touristes car appendre les langues à l'école coûte trop cher. Soit. Puis elle nous demande notre âge et fait des yeux ronds quand on lui avoue la triste vérité, elle qui nous donnait 25/26 ans!!! J'ai failli acheter tout son lot de bijoux en pépins de pastèques ! (jolis, mais franchement : des pépins de pastèques!)

Retour au scooter, sagement surveillé par un surveillant de scooter qui s'est un peu imposé à nous comme les Birmans savent si bien le faire. Je lui tends 2000 kyats (2$) ne sachant absolument pas si c'est le tarif ou pas du tout. Il sourit... Et me rend un billet de 1000 sur les deux donnés et 700 K sur le second. Au moins il est honnête ! Il aurait pu nous endormir bien comme il faut.

 

SAGAING


Nous enchaînons sous ma conduite avec la visite de la colline de Sagaing qui se trouve de l'autre côté de l'Irrawaddy et sur laquelle les paya (pagodes) poussent comme les radars automatiques sur nos routes. En chemin nous traversons donc le fleuve et empruntons un pont qui sert à la fois pour les voitures et les trains : une voie dans chaque sens pour les automobilistes, de part et d'autre de la voie ferrée. Petite pause photos bien intuitée car quelle surprise en découvrant que la voie ferrée, au centre du pont, ne repose que sur des poutres, au-dessus du fleuve. Pas de chaussée, pas de "sol", rien, que du vide. C'est bête, mais un moment sympa et d'émotions, lorsqu'il s'agit d'enjamber les poutres surplombant la rivière, bien en-dessous.

 


Arrivés à Sagaing, nous décidons de monter à la paya principale, au sommet. Mais il est midi vingt et il fait fort chaud, aussi nous prenons un raccourci pour ne pas avoir à grimper tous les escaliers depuis la base. On se perd un peu dans un dédale de ruelles, un vieillard maigre comme un coucou et au regard illuminé nous pointe du doigt un endroit en murmurant quelque chose dans sa langue... On fait un petit sourire et un grand demi-tour.
Lorsque nous trouvons enfin nos escaliers, c'est avec joie et courage que nous nous lançons dans leur ascension. Mais la chaleur, l'heure, la faim et surtout l'inclinaison de la montée nous abat au bout d'une trentaine de marches seulement. Nous finissons à quatre pattes. Ou presque. En tout cas au ralenti.
Nous nous retrouvons dans un complexe religieux, encore une fois, avec le temple au centre et tout autour une esplanade et des couloirs ouverts attenants, tous carrelés de couleurs claires au sol, tandis que les murs et colonnes sont décorés de mosaïques de miroirs qui reflètent la lumière dans toutes les directions. La position au sommet de la colline, la proximité, l'entassement relatif des différents corps du complexe me font penser un peu aux images que l'on voit des monastères népalais, concentrés comme ils le peuvent sur leurs pitons montagneux. Et les bouddhas. Ah, les bouddhas. Comme à l'accoutumée, un par "salle de prière", devant l'entrée, agrémenté d'une décoration kitschissime : derrière la tête de Bouddha est placé un panneau de leds clignotant en vagues sensées représenter, j'imagine, l'émanation de sa sagesse et son pouvoir spirituels. Bref, que du beau, du sobre.

 

J4-1

 

Il est 15h. Il fait chaud, très chaud, et on a faim. On se fait une petite noodle soup (soupe de nouilles chinoises) dans l'un des petits restos/bars du complexe. Olivier en profite pour parfaire ses connaissances de la culture birmane en questionnant la patronne sur l'activité à laquelle s'adonne la demoiselle derrière nous, qui semble chercher à réduire en poudre un rondin de bois en le roulant lentement sur une dalle ronde en pierre puis en se bardissant les bras de sciure... Ce bois vient en fait d'un arbre, le thanaka, dont l'écorce réduite en poudre protège efficacement la peau des coups de soleil. D'où les apparentes peintures de guerre jaunes qu'une grosse majorité de femmes et d'enfants portent sur le visage à toute heure ! Eurêka ! Puis Olivier continue en posant les usuelles questions de vocabulaire "comment dit-on merci ? Et bonjour ?..." Avant de les ré-utiliser toutes en conclusion, comme pour avoir confirmation de ce qu'il vient d'apprendre. S'il n'est pas bilingue à la fin du voyage, c'est à n'y plus rien comprendre...
Nous devons nous dépêcher car il reste théoriquement deux visites aujourd'hui, et non des moindres : le monastère de Shwe Inn Bin, tout en teck ciselé et la Paya Mahamuni qui abrite un célèbre bouddha, apparemment.
C'est toujours moi qui conduis et cela devient moins marrant, car comme nous entrons de nouveau dans le grand Mandalay, la circulation enfle à vue d'œil. Je me découvre une sorte de bi-conduite jusque-là ignorée : en Birmanie, je conduis comme les Birmans et cela ne me pose pas de problème. En tout cas moins qu'à Olivier qui ne dit rien mais n'en pense pas moins j'imagine. Il n'y a pas de quoi. J'applique une simple règle de géométrie apprise à l'école : le plus court chemin d'un point A à un point B est la ligne droite. Je double en deuxième mais aussi en troisième position, je joue du klaxon comme pas un, je suis dans mon élément.

 

MAHAMUNI


Nous arrivons à Mahamuni. Claquettes à l'extérieur comme d'habitude, puis nous entrons dans un long couloir bordé de dizaines d'étals d'objets religieux et bijoux, pour les touristes entre autres. Il y a dans cette paya un nombre incalculable de personnes. Nous nous rapprochons du fameux bouddha boursouflé. Les tapis devant la statue (de 4 m, située dans une niche éclairée) sont piétinés de gens qui vont et qui viennent prier, à genoux, pour le temps qu'il leur convient, tandis que les autres peuvent quand même prier devant la statue, rediffusée à l'extérieur sur des téléviseurs à écrans plats. Mais pourquoi diable le bouddha est-il boursouflé, me demanderez-vous ? Eh bien car depuis son installation ici, les moines et les fidèles sont venus recevoir l'insigne honneur de déposer une feuille d'or sur le corps assis de Bouddha (seul son visage doit rester lisse car il est poli par les moines tous les jours à 4h du matin). Et depuis des décennies, les feuilles d'or s'accumulent et forment maintenant des boursouflures, des grosseurs partout sur son corps. Des photos avant/maintenant sont encadrées au mur sur un côté, pour comparaison.

 

J4-2


Les moines ont seuls le droit d'être devant tous les autres pour prier Bouddha. Puis les hommes uniquement peuvent se tenir derrière dans leur activité spirituelle, et enfin le reste des individus (donc les femmes, qui tordent un peu le nez, à ce qu'on dit) disposent des tapis les plus éloignés.
Nous nous perdons avec Olivier puis nous retrouvons trois bons quarts d'heure après à l'entrée, où j'ai été re-attrapé par le Birman qui nous a vus nous garer plus tôt et veut nous proposer sa moto pour le lendemain, et pour moins cher. Il redouble de gentillesses : il nous indique la banque ayant le taux de conversion le plus avantageux pour changer des dollars en kyats. Puis vient l'info qu'il y a un spectacle de marionnettes ce soir sur la 27e rue, entre la 65e et la 66e (les habitants de Mandalay se repèrent ainsi dans leur ville au plan quadrillé). Mais non nous n'avons pas prévu de moto demain, juste un vélo. On ne peut pas se permettre trop de folies d'une coup, ça serait trop.
Le soleil se couche, nous n'aurons pas le temps de voir le monastère Shwe Inn Bin. Tant pis, on a déjà vu tant de moines de tout âge, et aussi de nonnes aujourd'hui, elles aussi rasées mais habillées en rose et blanc. Oh et puis zut, on se le tente quand même ! Je n'ai pas emporté et supporté mon trépied pour rien ! Après plusieurs dizaines de minutes d'errance (toutes les rues ne sont pas goudronnées, on ne sais jamais laquelle va figurer sur le GPS et laquelle non : pas super simple pour se repérer), nous finissons par arriver à la nuit tombante, après nous être fait aider par un policier sympa qui faisait la circulation. Une porte latérale est ouverte, on nous autorise à entrer dans l'enceinte et on découvre, plutôt que le monastère lui-même, sa masse, sa silhouette à la fois imposante et si aérienne avec ses fioritures et animaux gravés, ciselés avec habileté dans tous les pans ou arêtes de toits, c'est prodigieux. Le tout ressemble un peu à une grande Arche de Noé asiatique, car il repose sur des pilotis (de massifs piliers de teck). Malheureusement, nous ne pourrons faire que quelques photos, l'obscurité envahit le lieu, déjà naturellement sombre. Quel dommage. Peut-être demain...

Le retour est fatigant, on se perd, encore et toujours, même avec une carte GPS, à cause de ces satanées rues ou allées de terre qui tantôt y figurent et tantôt n'y figurent pas.
La soirée est courte. Le temps de se poser, se doucher, commencer la rédaction de cette journée, il est déjà 20h30 et il faut partir manger. Dans une gargote miteuse devant un plat miteux qui ne mérite même pas une phrase de plus. En plus, mon Dieu qu'ils ont un accent pourri, ces Birmans, en anglais. On a mis 10 minutes à comprendre ce que cette pauvre gamine au service nous expliquait.
Il est 23h46, je termine, j'ai les yeux qui coulent. Vivement demain. C'est grasse mat' : on va se lever à 8h seulement !! Au programme : retirer les billets des vols que nous prendrons la semaine prochaine, rappeler l'hôtel au Lac Inle pour préciser avec quelle compagnie de bus nous arriverons dimanche matin. Plus d'autres visites, et le tout à boucler à 18h dernier délai. Intense.

 

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