Jour 1, Bagan

Impossible de fermer l'œil. A 5h, on se décide à quitter notre hall d'aéroport pour rejoindre à quelques centaines de mètres plus loin l'autre terminal qui gère les vols intérieurs. Et là, c'est le choc. D'un terminal à peu près class et propre on passe dans la quatrième dimension et on se retrouve...

En Asie! La vraie, celle que je connais: chaude, moite, bondée, chaotique, au fonctionnement totalement hermétique pour nous, Européens formatés. Ici, point d'affichages numériques sur écrans plasma: tout se fait à la main! Nous nous frayons un chemin à travers la foule mouvante jusqu'au comptoir de notre compagnie aérienne, Air Bagan. Encore du bleu pâle... On a à peine le temps de donner les documents qu'un type sorti d'on ne sait où s'empare de nos sacs, les étiquette et les emporte loin... Il est où le chariot roulant qui pèse les sacs !? Ils m'étonneront toujours, ces Asiatiques !
Puis nous passons dans le hall d'attente où toutes les compagnies se mélangent. Trois "portes d'embarquement" (comprendre : trois portes) s'ouvrent et se ferment au rythme des avions qui décollent, annoncés au micro en birman et par un gars qui se trimbale dans le hall avec un panneau style Veleda où sont inscrits le nom de la compagnie, le numéro du vol ainsi que la destination.
Une heure passe. On s'achète à manger parce que le petit déjeuner est déjà bien loin, on se fait escroquer au passage, c'est de bonne guerre. On vient d'arriver et on n'est pas habitués à ce qu'on nous rendre la monnaie en deux devises différentes : le dollar et le kyat (la devise nationale, prononcer "tchiat"). Ça va être simple.
Puis soudain, une chose que je n'aurais jamais crue possible : panne générale d'électricité ! Dans un aéroport! Ou plus probablement une surtension, les fusibles ont sauté ou quelqu'un s'est entravé dans LA prise (c'est une demi-blague, cela ne nous étonnerait pas) car tout devient noir, à part quelques écrans de télévision. Instantanément, la meute de touristes russes d'âge plus que mûr qui poireautent bruyamment derrière nous entonne un "Happy birthday to youuuuu!" Énorme! Ils vont quand même jusqu'au bout de la chanson, avant que le courant ne revienne. Tssss. Et les avions, dans quel état sont-ils...?

Un moment et une nouvelle panne plus tard (où certains commencent à rire jaune...) (moi), on appelle notre vol et nous voilà partis à pied sur le tarmac pour monter dans un bus antédiluvien qui nous bringueballe vers un des 3 (ou 6?) avions de la flotte Air Bagan. Moooon Dieu qu'il est petit... C'est pour nous? On dirait l'avion de Barbie dans le sketch de Foresti. Du jaune je passe au jaune foncé. On monte, on prend des photos ("j'ai voyagé dedans!!"). Une fois à l'intérieur, machinalement, je pense à ma mère, qui n'aurait de toute façon même pas mis un pied en Birmanie. J'aurais payé cher pour voir sa tête à l'idée de voyager dans ce coucou. 48 places. Du jamais fait. Même un vol avec Aeroflot, la compagnie russe, me rassurerait. Olivier est hilare : on se rapproche de Bagan, la cité royale au mille temples, et c'est tout ce qui compte. Pff. Il me demande à quel moment on doit se crasher : au décollage ou à l'atterrissage ? Trop drôle. Et ta mère, de quelle couleur elle serait si elle était là !? (Comme la mienne je pense !)

 

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Le vol se passe à merveille. Même le petit déjeuner est meilleur que la bouillie coréenne de la veille. Et Olivier se découvre des dons de voyant: on a effectivement un croissant sur le plateau, comme il l'avait annoncé en plaisantant !
L'atterrissage est une pure merveille : premier aperçu des temples accompagné de "aaahh !" et de "oooohh !". Il faut dire que le spectacle vaut tout l'or du monde. c'est juste magnifique.

 

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Arrivés à Wetkyi-in Village (prononcer Wetchi-inn, le "ky" se prononce "tch" en birman), l'hôtel Umbra est une assez bonne surprise: grande chambre, piscine, jusqu'à un message nominatif de bienvenue, comme tous les autres réservants sur internet attendus ce jour. Presque 9h. On se pose, Olivier s'endort et moi je me lance dans ma première exploration de l'unique rue du village, où s'étirent des cahutes vendant à peu près tout. Un peu avant midi, on se décide à quitter la chambre et changer un peu d'argent à l'accueil.
Puis on loue des vélos, meilleur moyen de locomotion pour découvrir la multitude de temples et pagodes disséminés dans la plaine. Olivier se retrouve avec un joli vélo rose ce qui évidemment me fait ricaner jusqu'à ce que je me rende compte que Mon joli vélo mauve, lui, n'a pas de panier devant. Je vais devoir porter mon sac à dos toute la journée. Chidambaram ! (expression de dépit qui me vient de mon dernier voyage en Inde).
La journée est magique. Jamais vu un paysage pareil. On se croirait dans un conte, le Livre de la Jungle. J'ai vraiment l'impression qu'on va voir débouler le Roi Louis (le singe) au détour d'un temple... D'accord, on n'est pas en Inde, mais le cadre est aussi unique, et calme, malgré le nombre de touristes. On passe donc toute la journée à faire du "temple hopping", navigant de temple en temple sur nos vélos antiques et grinçants. On ne sait dans quelle direction se diriger, il y en a absolument partout.

 

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Bagan est appelée ici zone archéologique, et il y a de quoi faire : sur 67km2, un peu plus de 2000 pagodes ou temples s'érigent dans la plaines de toutes parts. Le royaume de Bagan atteint son apogée avec le peuple birman (des Mongols de l'Himilaya) qui s'en empara au 11ème siècle. Le roi Anawratha, 42e du royaume, met fin aux invasions et rapporte de ses campagnes militaires de nombreuses reliques de Bouddha auxquelles il convenait de donner un cadre qui soit digne de leur sainteté. C'est ainsi que débuta le prodigieux programme de constructions de temples et de pagodes que l'on voit encore. Près de la moitié sont encore debout, des 4000 originels. Au 13e siècle, tout est achevé. Puis Bagan tomba aux mains des Mongols (le petit-fils de Gengis Khan passa par là). Voilà pour l'histoire.
Les temples et pagodes se dressent de toute part, certains hauts de près de 70m, et abritent souvent de gigantesques statues de Bouddha dans chacune de leurs entrées, souvent aux points cardinaux. Chaque mesure, chaque longueur, chaque direction est chargée de signification religieuse. On n'y entre que déchaussé et habillé décemment. Humble.

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Dans un premier temps, on suit un itinéraire préparé par le Lonely Planet. Mais on ne peut s'y tenir longtemps, tout est beau, tout est potentiellement une photo magnifique. On manque tomber à chaque coup de pédale, les chemins de terre et de sable sont parsemés d'ornières dues au trafic. Tout y passe : bus, voitures, motos, vélos, calèches, piétons, vaches et chèvres... Je suis partagé entre le besoin de prendre 10 photos/min, surtout d'Olivier sur son joli vélo rose, coincé derrière un troupeau de vaches qui bloque absolument toute la circulation. Les voitures et vélos électriques s'entassent derrière, comme nous, et je shoote, je shoote, je glisse, attention l'appareil, il m'a coûté une blinde, Olivier est en train de vaciller, oui il va tomber, non, oui, et non, tant pis, j'ai quand même pris une rafale, l'appareil dans la main droite, le guidon dans la gauche, tandis que je fixe d'un œil une vache bien trop près de moi tout en essayant de garder mon équilibre.

 

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On se presse tous vers le temple Pya Tha Da, majestueux dans la lumière du couchant. Nous parvenons pratiquement au sommet par un escalier intérieur assez raide éclairé de petites bougies tremblotantes posées toutes les deux marches, puis un second escalier extérieur cette fois et arrivons sur la terrasse pour observer et photographier le coucher de soleil sur la plaine, une vue d'ensemble du Paradis pour ainsi dire. Il faut le voir pour le croire, vraiment. Nous ne sommes pas les seuls : des cars de personnes mûres, principalement des Allemands et des Français (j'en profite pour maudire Nathalie D. qui m'a dit ne jamais avoir rencontré de Français lorsqu'elle est venue l'année passée) sont déjà sur place, les aînés hissés au sommet. A en voir certains, j'imagine déjà la descente !

 

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Le coucher de soleil est au niveau de nos attentes. Nous nous répartissons immédiatement en deux équipes, Olivier et moi, pour minimiser les chances de doublons dans les photos (peine perdue, on finit par se "voler les emplacements"... C'est moche) et on reste là avec la multitude à peu près silencieuse si ce n'est pour un groupe de bruyantes Birmanes qui discutent comme on commenterait un match de rugby. Puis l'astre s'abaisse et finit par disparaître derrière une barre de nuages avant de s'évanouir au loin.
L'expérience est quasi-mystique. Elle me rappelle l'éclipse totale de soleil de 1999 qu'on avait été voir dans le nord avec Pascale. Le sentiment est très fort. J'en ai l'objectif qui tremble. Je pleure, même. C'est pour dire. Non. Je plaisante. Mais quand même.

 

 

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Puis vient le dur moment de la descente. Enfin, dur pour les aînés qui caquettent et s'esclaffent de la hauteur des marches, comme s'ils ne se rendaient pas compte qu'il y avait des dizaines de hanches et de cols de fémur en grand danger de fracture. Une fois partis, c'est la course contre la montre, ou plutôt la lumière. Nos vélos n'en sont pas équipés (de lumières) et il va être rapidement difficile de retrouver sa route sur ces chemins de terre. Heureusement qu'Apple est venu avec nous et une application de géolocalisation nous permet de retrouver l'hôtel en une vingtaine de minutes (je rappelle que nous sommes à vélo!). On réalise alors qu'on n'a même pas mangé à midi.
Douche, repas au resto de l'hôtel, plutôt moyen (la salade de fruits est infâme) et extinction des feux à 22h après avoir réglé le réveil sur 6h... Lever du soleil oblige. On ne peut décemment pas manquer ça, du haut d'un temple.

 

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